17/07/04 : Eclaircie et
coup de bambou :
Hier le temps s’est levé enfin. En
milieu de journée j’ai eu le ressort de proposer que
nous allions à Douarnenez où arrivait l’armada
des grands voiliers venus de Brest. Nous avons été nous
garer sur les hauteurs du cap et sommes descendus vers le GR qui longe
la côte à cet endroit. La foule était nombreuse,
familles installées le long du chemin ou sur des rochers saillants
faisant belvédère, avec pliants et piques nique déballés.
Grosses jumelles et appareils photos aux zooms impressionnants étaient
de sortie. C’est vrai que le spectacle en valait la peine. Depuis
la pointe de la Chèvre et jusqu’à l’entrée
de la rade de Douarnenez se déployait une longue traînée
de voiliers, de toutes sortes et de toutes formes, avec de nombreux
grands et magnifiques trois mats. Nous avons marché le long
de la côte jusqu’à Tréboul, tandis que l’armada
progressait à nos côtés, puis nous avons repris
la voiture et rejoint la ville.
Là l’ambiance n’était
plus tout à fait la même. Le port était ceinturé
de palissades, il fallait payer, et relativement cher, pour pénétrer
dans la zone, pour assister à l’accostage des bateaux
et les voir de plus près. Ce n’est pas que j’ai
été choqué en soi d’avoir à payer,
après tout ce genre de manifestation revient cher aux organisateurs,
il est normal qu’une participation soit demandée, mais
de me retrouver ainsi canalisé, dans une espèce de ghetto
fermé, avec les rues brusquement barrées en leur milieu,
pas libre vraiment d’aller et venir à ma guise, pas libre
de ma déambulation, enserré dans une foule compacte,
au milieu certes des bateaux magnifiques mais aussi des échoppes
de toutes sortes, gargotes et marchands de tout et de rien, a fait
de nouveau glisser mon humeur vers ses tropismes les plus noirs.
L’éclaircie du ciel pourtant sur le
soir était complète, le ciel tout à fait bleu
et sans nuage, le soleil vif, une soirée vraiment belle s’annonçait.
Mais nous sommes partis après deux heures
de déambulation dans le port, fatigués d’arpenter
et de piétiner. Nous avons repris la voiture, repris la route
vers notre villégiature plus tranquille. Et c’est là,
sur le chemin du retour, que j’ai commencé à faire
tourner la machine à me faire mal. Pourquoi étions nous
partis si vite après tout, pourquoi ne nous étions nous
pas posés sur place pour nous reposer un peu plutôt que
de fuir, pourquoi n’avions nous pas pris un plat quelconque
dans l’une des grandes cuisines de toile installées pour
l’occasion afin de dîner là, de profiter de la
douceur du soir, des forêts de mats oscillant au-dessus de nos
têtes, de la foule finalement tranquille et bon enfant, des
chants montant ici et là des tablées, des concerts en
train de se mettre en place… Je me suis traité intérieurement
de tous les noms de n’avoir encore une fois pas su profiter
de ce qui m’était donné et surtout, surtout, une
fois le loupé accompli, qui n’est pas bien grave en lui-même,
de ne pouvoir m’empêcher de le ressasser jusqu’à
plus soif pendant tout le chemin du retour, à la maison ensuite
en préparant en pestant le dîner, à table ensuite
et jusqu’au coucher.
Je me plains souvent des manifestations dépressives
de Constance. Mais moi, suis-je plus agréable à vivre
quand je m’installe dans de tels fonctionnements masochistes.
Et d’ailleurs même si je ne me suis pas beaucoup manifesté
en mots, même si j’ai surtout gardé ma rancœur
pour moi, Constance l’a bien sentie, je devais tirer une gueule
sinistre, j’ai bien vu, moi, ses regards réprobateurs,
j’ai bien deviné les larmes prêtes à couler
sur son visage crispé. Quel jeu jouons-nous ? Quels nœuds
infernaux sommes-nous portés à serrer autour de nos
cous ? Par quel dangereuse, implacable alchimie systémique
sommes nous poussés ?
Et moi qui disait vouloir parler. Je m’en
sens plus éloigné que jamais. Et peut-être est-ce
là au fond ce qui rend si difficile ce début de vacances,
de mesurer cette impossibilité, de sentir la distance entre
elle et moi devenue si vertigineuse…
Mais autre chose m’est venu pendant ces heures
mauvaises, un flash violent, surgi du fond de ma conscience.
Maman !
Maman fonctionnait exactement comme cela. C’était
une jamais contente. Il fallait presque toujours dans tout ce qu’elle
faisait qu’elle trouve le détail qui n’allait pas,
rapidement présenté comme insupportable, elle se montrait
alors acariâtre, vindicative, tournant le plus souvent sa mauvaise
humeur contre mon pauvre père qui s’y était habitué,
combien en ai-je de souvenirs de vacances où elle pestait contre
papa, pour avoir choisi la mauvaise route, s’être arrêté
dans un hôtel qui ne convenait pas, être parti se promener
alors que la pluie menaçait… Souvent je me disais mais
sans jamais oser lui dire : « comme elle est injuste, pourquoi
s’emporte-t-elle, en plus c’est idiot, cette femme elle
a tout pour être heureuse, elle se gâche la vie…
». Je ne suis pas tout à fait comme elle, j’ai
moins tendance à chercher des boucs émissaires et je
crois parvenir à garder le plus souvent une figure amène
vis à vis des autres, mais au fond, au fond, souvent, il y
a cette même humeur mauvaise, cette même capacité
à trouver de quoi se faire souffrir, en dehors de toute rationalité.
D’où cela vient-il ? Un nœud familial malheureux
porté de génération en génération,
un dosage inadéquat quelquepart dans la subtile chimie du cerveau
? J’ai écrit un texte là-dessus il y a une bonne
dizaine d’années, sur moi, maman, mon grand-père
maternel (qui avait aussi en lui cette même tendance mortifère)
et comme par hasard, comme pour bien d’autres choses, j’oublie
tout ça, je préfère mettre un masque pudique
là-dessus mais ce soir, voilà, une fois de plus, ça
m’a éclaté en pleine figure…
Pauvre Maman. Je l’ai plainte comme j’ai
plains Papa. (Non j’ai d’abord surtout plaint Papa, ce
n’est que plus tard, en vieillissant moi-même, que j’ai
perçu à quel point son « mauvais caractère
» était signe de profonde douleur). L’horrible
est qu’il a fallu attendre les premières atteintes en
elle de la maladie d’Alzheimer, pour qu’elle change, s’adoucisse
un peu, comme si le brouillard d’abord léger tombé
sur elle, mettait une sorte de distance, atténuait les affects…
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19/07/04 : Ça
va mieux :
Ce matin il me semble je me suis levé d’un
meilleur pied. Il fait beau et, mine de rien, ça compte.
Je me suis mis devant la fenêtre ouverte, regardant la campagne,
la mer au loin et je me suis dit « ça suffit tout ça,
j’arrête ces conneries d’humeur débile, j’efface
ces jours mauvais, je recommence à neuf, je rentre de plein-pied
dans mes vacances… »
Évidemment on n’efface pas, on ne recommence
pas à neuf. Évidemment le volontarisme est illusoire.
Ce n’est pas parce qu’on dit « faisons que ça
aille mieux » que ça va mieux, c’est l’inverse,
ça va mieux, alors on peut se coller devant sa fenêtre,
respirer un grand coup et regarder avec tendresse le jour nouveau…
Il y a la spirale vicieuse qui fait que chaque jour
on s’enfonce et puis ça s’inverse, on entre dans
une spirale vertueuse. Hier déjà ça allait mieux.
Tout m’a paru plus simple, plus léger. Peut-être
étais-ce d’avoir été au fond, peut-être
ne pouvais-je que remonter. Et comme si aussi cette évocation
de Maman, m’avait libéré. J’aurais pu craindre,
ramenant du fonds de ma conscience des idées de déterminismes
familiaux, de fatalité transgénérationnelle,
d’en être encore plus atterré. C’est le contraire
qui s’est produit.
Dans l’après-midi il s’est mis
à faire beau, nous sommes allés à la plage, non
pas au plus près mais à l’opposé de chez
nous, en passant en vélo par les chemin creux qui zigzaguent
dans le polder entre prés, bois et marais, nous nous sommes
posés sur le sable, le soleil était chaud, la mer montait
doucement, je me suis baigné complètement pour la première
fois cette saison, c’était froid mais supportable, quelques
brasses, quelques mètres sur le dos, le visage vers le ciel,
j’étais tout à mes sensations, au mouvement vif
de mes bras et de mes jambes claquant sur l’eau, à ces
gerbes d’eau éclatant devant mes yeux, un vrai bain lustral,
purificateur, je me suis dit que je laissais là tous les miasmes
mauvais des derniers jours, puis ensuite, revenu sur le sable tiède,
la bonne caresse du soleil, le temps qui coule, être là,
tranquillement, sans questions…
Le soir nous sommes allés dîner chez
des amis. Le repas était bon, le vin chaleureux, l’ambiance
était détendue et agréable, on a ri, j’ai
beaucoup ri, ça fait du bien de rire, on est revenu un peu
pompette sans éclairage à nos vélos par des chemins
étroits et obscurs, ça faisait comme une toute petite
aventure.
Avec tout ça, c’est plus facile de
se sentir mieux.
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20/07/04 : Campagne
:
Hier après-midi nous nous sommes promenés
à la campagne. Dans cette campagne qui existe encore, tout
près de la mer, des plages, des touristes, des lotissements
qui s’étendent.
Trois belles heures de marche où l’on
se sent loin de tout.
On monte et on descend, on passe des hauteurs où
sont les hameaux et les cultures, aux vallons qu’ont creusés
les ruisseaux. On chemine dans le sous-bois, lumière douce
sous les arbres, chants d’oiseaux et bourdonnements d’insectes,
des châtaigniers, quelques chênes et quelques pins, les
fougères, les rhododendrons sauvages, les roseaux dans les
zones les plus basses là où les ruisseaux s’étalent
en marais. Puis les perspectives qui s’ouvrent lorsqu’on
s’élève, les prés entre les haies, plus
haut encore les champs ouverts, maïs, d’autres céréales
que je suis incapable de reconnaître, orge et avoine sans doute,
on traverse des hameaux austères, égaillés ici
et là de la tâche de couleurs des hortensias en fleurs,
maisons sobres de granit, par moments le chant du coq, rumeur au loin
d’un tracteur au travail, et la mer qui se dévoile au
loin, la baie d’Audierne et, tout au fond, qui se devine à
peine, la ligne de côte qui va jusqu’à la Pointe
du Raz...
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21/07/04 : Fan de
Sarko !!! et jour sans éclat…
Il y a des rêves dont on se demande d’où
et surtout pourquoi ils nous viennent. Cette nuit j’ai rêvé
que je faisais la campagne électorale… de Sarkozy !
C’est un rêve qui m’a paru très
long, une succession de séquences qui m’ont donné
l’impression de s’étaler sur toute la nuit, je
serais bien incapable de les retranscrire toutes.
Toujours est-il que je faisais partie du staff du
candidat, j’étais une espèce de caution de gauche
apprécié pour mes contacts dans des milieux éloignés
du candidat, le patron me consultait pour cela ce qui me conférait
une certaine importance. Ensuite nous nous trouvions être un
dimanche, il n’y avait pas de meeting ou d’apparition
publique prévue, on préparait des interventions pour
les semaines à venir, nous avions à rédiger trois
discours pour chacun des départements que le patron s’apprêtait
à visiter, l’un centré sur l’histoire, la
géographie et l’économie de l’endroit, un
autre sur un problème d’actualité touchant le
département, un troisième sur une grande figure de l’endroit.
Nous étions organisés en pools de rédacteurs,
Sarko, look pas du tout conforme à la réalité,
un grand type costaud et popu, chemise ouverte sur un marcel échancré,
passait au milieu de nous, comme un général au milieu
de ses troupes, prenait connaissance, imposait une correction, nous
l’écoutions avec déférence. Il emmagasinait
en une seule lecture les contenus de nos textes dans sa mémoire
et était d’emblée prêt à les déverser
du haut d’une tribune. Nous discutions beaucoup entre nous et
avec lui, ce sont ces longues discussions étirées et
reprises qui donnait au rêve cette impression d’être
interminable, nous nous demandions pourquoi nous étions ici,
qui était vraiment ce personnage dans le sillage duquel nous
nous étions mis, nous le voyions un peu comme un nouveau Napoléon
et la façon toute militaire dont il organisait sa campagne
nous confortait dans cette impression. L’idée d’être
en contradiction avec moi-même, avec mes attitudes politiques
de toujours m’effleurait mais à peine, plus sous la forme
d’un vague étonnement à me retrouver là
que d’une contradiction réelle. Le climat général
du rêve était plutôt paisible, serein…
Mais il y avait quantité d’autres choses
aussi dans ce rêve, des allers et venues il me semble, des péripéties,
déjà perdues hélas…
Ça ne va pas tellement mieux à part
ça. Ce rêve, qui n’était pas pénible
pourtant mais tellement lointain, tellement décalé,
fait-il partie du malaise ? Peut-être… Ça ne va
pas mieux en profondeur. La journée aujourd'hui a été
glauque. Je n’ai pas réussi à me mettre à
grand-chose. J’ai toujours cette envie d’écrire
qui me titille mais je ne parviens absolument pas à passer
à l’acte. J’ai lu un peu, mais sans grande appétence.
Je m’attaque à la « Règle du jeu »
de Leiris (attaquer est bien le mot, quel pavé et de lecture
pas évidente ! Je ne sais pas du tout si je vais parvenir à
entrer là-dedans).
Le ciel s’est mis à l’unisson
de nouveau, gris toute la journée, pluvieux même, à
peine une éclaircie sur le soir laissant présager peut-être
pour demain meilleur temps. Mais ce n’est pas ça l’important,
l’important est ailleurs, est en moi...
Le silence et les tensions sont toujours de mises
entre Constance et moi. Je me suis demandé tout à l’heure
avec presque de l’effroi si finalement ce qui nous maintenait
ensemble ce n’était pas purement et simplement, un état
dépressif commun, quoique s’exprimant sous des formes
totalement différentes chez elle et chez moi.
Je suis tombé aujourd'hui sur cette phrase
de Benjamin Constant qui, comme toujours avec sa lucidité sans
merci va au fond des choses en peu de mots : « Ils savaient
si bien ce qu’ils avaient à se dire qu’ils se taisaient
de peur de l’entendre »…
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24/07/04 : Beau temps
:
Sans doute la météo a-t-elle un peu
plus d’influence que je ne voulais bien le reconnaître.
Le temps s’est mis au grand beau depuis deux jours et je me
sens infiniment mieux, à peu près paisible enfin. Les
chauds rayons du soleil abreuvent directement nos corps et nous réchauffent
de l’intérieur. Le paysage s’est rehaussé
de couleurs, grand bleu du ciel et de la mer, blancs éclatants
des maisons, ardoise des toits, verts mouvants des herbes et des arbres.
Mes promenades deviennent plaisir, je profite sans culpabilité
des moments de farniente sur la plage, simplement occupé à
me laisser caresser par le soleil, à regarder le temps qui
passe, à lire trois lignes puis à rêvasser, mes
bains se font plus longs, la température de la mer a dû
monter d’un cran et sans doute aussi nous sommes nous fait à
l’eau un peu fraîche. Hier la soirée s’est
longuement étirée dans la douceur, nous avons vu la
plage se vider peu à peu, le soleil déclinant s’est
fait très doux, la mer remontait lentement avec la marée,
se réchauffant sur le sable chaud. Le dernier bain était
le plus agréable à cette heure douce du couchant. En
sortant de l’eau je me suis mis face au soleil et j’ai
eu envie de faire quelques mouvements de yoga. Pour une fois, cela
m’est apparu naturel, correspondant parfaitement à mon
état intérieur et c’était signe à
coup sûr qu’au fond de moi j’étais mieux,
un peu en harmonie enfin…
Je n’ai pas parlé avec Constance. A
vrai dire cela s’imposerait quand ça va mal mais alors
je n’en ai pas le courage, lorsque ça va mieux, c’est
tellement plus simple, de laisser aller, de se laisser couler dans
le temps qui coule. Pourtant je crois bien qu’il faudra le faire
quand même, les non-dits accumulés sont trop nombreux,
pesants, ils colorent négativement toute notre vie, même
si parfois ils semblent s’effacer derrière un beau moment
tranquille, où chacun de son côté est bien dans
sa bulle. L’autre matin d’ailleurs j’ai écrit,
j’ai deux pages, deux courtes pages seulement mais il me semble
que je suis parvenu à y mettre à peu près tout
ce qui fait silencieusement poids entre nous, sans circonlocutions
inutiles. Mais encore faudra-t-il que j’ose lui donner ces deux
pages qui m’ont d’abord servies à mettre les choses
au clair dans ma propre tête. Peut-être d’ailleurs
est-ce aussi d’avoir écrit cela, de m’en être
en quelque sorte purgé, qui fait, conjointement avec le soleil
revenu, que je me sente enfin un peu mieux.
Pour l’instant je suis installé au
calme à la maison, devant l’ordinateur, j’écris
ces mots tranquillement et sans questionnement. C’est le milieu
d’après-midi, je vois la mer par la fenêtre ouverte,
j’entends la rumeur de la plage, le soleil entre de biais par
la croisée et fait un long rectangle lumineux sur la moquette.
Constance et Bilbo sont partis à Quimper pour récupérer
à la gare les deux copains qui viennent passer une semaine
avec Bilbo. Dés qu’ils arriveront nous partirons à
la plage avec eux pour leur faire profiter sans attendre d’un
premier plongeon et d’une soirée qui s’annonce
aussi belle que celle d’hier.
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26/07/04 : Matins
:
C’est à cela que je vois que je suis
loin d’être au mieux de mon moral, même si les jours
succèdent aux jours sans grandes angoisses, même s’il
y a de-ci, de-là de bons moments : le matin quand je m’éveille
ce qui me saisit d’abord ce n’est pas l’idée
d’un jour neuf plein de promesses mais plutôt le souci
d’une journée à passer, le souci de savoir quoi
en faire, de comment la remplir.
C’était cela ce matin, cette nuit plutôt,
je me suis éveillé vers quatre heures, avec la pensée
d’une journée longue à tirer, avec le sentiment
à l’avance que j’allais m’ennuyer, avec de
la fatigue avant même d’être levé rien qu’à
imaginer ce que je pourrais entreprendre aujourd'hui au-delà
de rites habituels, aller faire des courses, préparer un repas,
descendre à la plage, bouquiner un peu…
C’est cela même l’état
dépressif, cette absence d’appétence à
agir…
J’ai trouvé ceci dans Leiris : «
Je ne rencontrais que malaise de quelque côté que je
me tourne et n’en pouvais sortir que presque par hasard, pour
de rares et éphémères satisfactions » (p
598). Cela fait écho en moi, ce « presque par hasard
», ces « satisfactions brèves et éphémères
», c’est comme cela que ça se passe, je ne dis
pas que tout est noir, il y a des satisfactions mais pas de contentement,
il y a de bons moments mais ce n’est pas un état de fond,
ce sont des parenthèses, elles surviennent ou pas, je n’ai
pas le sentiment de maîtriser, de choisir, je n’ai pas
le sentiment d’être en harmonie avec moi-même…
Je m’interroge sur l’intérêt
d’écrire tout ceci. Quel est le bénéfice
que j’en tire ? Une certaine satisfaction un peu masochiste
sur le moment sans doute. Mais à part cela ? Je ne crois pas
y dénouer grand-chose et plus tard je n’aurais guère
d’intérêt à relire ce genre de pages, je
le sais pour l’avoir fait de pages analogues plus anciennes,
me relire me déprime en ne faisant que confirmer la persistance
de mes névroses, l’absence de progression personnelle.
Quant à l’intérêt pour les autres ? J’imagine
que je suis bien ennuyeux dans ces ratiocinations répétitives.
Et est-ce cela que je laisserais de moi ? Toujours est-il que dans
le domaine de l’écriture c’est bien cela qui vient
d’abord, c’est à cela que je me mets facilement,
spontanément, dès qu’une heure s’offre à
moi, je n’ai toujours pas écrit une ligne de cette fiction
auquel je pense, que j’ai au bord des lèvres, à
l’écriture de laquelle sans doute je prendrai bien plus
de plaisir. Mon écriture ici ne m’en détourne-t-elle
pas ? Faudrait-il donc qu’ici je m’impose silence quelques
semaines justement pour m’occuper d’autre chose ? Sans
doute oui et je me le dis souvent mais toujours je reviens, poussé
quoique je m’en défende et quoique je sache que c’est
de toute façon parfaitement impossible par un fantasme d’exhaustivité,
par la volonté de tout dire, de ne rien cacher, j’aurais
sinon l’impression de déroger à un espèce
de projet qui s’est constitué presque à mon corps
défendant : puisque je parle de moi, alors je dois le faire
à fond, sans laisser de blanc, sinon j’aurais l’impression
de tricher.
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28/07/04 : Arrivée
:
Insomnie encore cette nuit. Qu’est-ce que
je fais ? Encore une fois je me lève, je me glisse dans la
pièce à côté, j’allume l’ordinateur
et en avant pour le rapport du jour !
Ce fut plutôt hier une journée de satisfactions.
Pas plus que les autres une journée de contentement. Qu’est-ce
qui y manquait pour moi ? Une journée sans accroc mais sans
grande saveur ou plutôt dont je n’ai pas su goûter
toutes les saveurs. Et une journée aussi marquée à
travers l’évènement qui l’a clos de tendresse
teintée cependant d’un peu de mélancolie. Une
journée commencé sous un ciel gris, perturbée
tout au long du jour par des maux de ventre persistants qui ont tout
à voir sans doute avec mon état moral, éclairée
ensuite par une longue promenade en vélo dans une campagne
pleine de vie (les moissons battent leur plein, il y a du monde dans
les champs autour des moissonneuses batteuses, l’air est rempli
d’odeurs d’herbes et de grain, ces rythmes là existent
encore et ça se passe tout près, juste derrière
les plages, on en est presque surpris !) puis par un bain revigorant
dans la mer, par une belle fin d’après-midi sous un soleil
revenu.
Nous avons accueillis Taupin et sa Taupine, nous
les avons installés dans le petit appartement que nous avons
réservé pour eux puis ils sont venus dîner avec
nous et avec les trois loustics. Là aussi cela me faisait drôle.
Jusqu’à présent il y avait Taupin, vivant à
la maison, on savait qu’il y avait une copine, on la croisait
à l’occasion mais ils vivaient chacun de leur côté,
occupés surtout à bosser leurs concours et là,
on les voit débarquer de voiture, s’installer dans leur
petit nid en petit couple sage et amoureux, on les regarde vivre,
venir dîner chez papa-maman, on les entend parler de leur projets
communs puisque leurs résultats semblent leur permettre d’intégrer
tous deux des écoles en région parisienne et même
selon toute vraisemblance la même école, celle qu’ils
ont choisis ensemble de mettre en tête de leur liste. Le premier
appel des candidats intervient cette fin de semaine, ils espèrent
bien être fixés tous les deux dès ce moment là,
sans avoir à attendre les jeux de désistement et de
listes complémentaires. Et nous aussi on l’espère.
Et nous aussi on prend conscience qu’une page est en train de
se tourner, il était bien clair que Taupin cesserait d’habiter
à la maison quand il aurait intégré une école,
et voilà nous y sommes, heureux évidemment de le voir
prendre son envol, de sentir qu’il va bien dans sa tête
et dans sa vie, mais percevant aussi tout ce que cela dit du passage
des générations, de notre propre vieillissement.
Taupin en plus nous a annoncé en arrivant
que c’était aujourd'hui même l’anniversaire
de son amie. J’avais une bouteille de champagne au frais heureusement.
On a improvisé en plantant quelques bougies dans un kwouin
aman acheté in extremis chez le boulanger du coin, Taupin lui
a offert un bijou, tout cela faisait très symbolique. J’ai
pris quelques photos bien sûr avec mon nouveau joujou numérique
: les bougies soufflées, après le dîner sur le
canapé, ils se tiennent par l’épaule, nous parlons,
Constance couve du regard les deux tourtereaux…
Voilà, tout ça ne devrait faire que
du bonheur…
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29/07/04 : Mauvaise nuit :
La nuit que je viens de passer est l’une des
pires dont j’ai le souvenir. Je me suis éveillé
vers 3h secoué par l’aérophagie et vite encombré
de mauvaises pensées virevoltantes. Je ne vois pas d’issue
de quelque façons que je les tourne et les retourne aux contradictions
qui m’occupent, des plus immédiates aux plus lointaines
: que faire demain, tout à l’heure, que faire des jours
et des semaines qui viennent, comment m’affranchir du gâchis
que j’ai fait de mes vacances, faudrait-il que je les interrompe
et que je rentre à Paris, que faire de mes relations avec Constance,
faut-il que je lui parle ou faut-il laisser filer, que faire de mes
écritures, dois-je continuer à mettre en ligne, dois-je
même continuer à écrire à propos de moi,
ne serait-il pas temps de jeter tout ceci aux orties, que dois-je
faire de mes projets pour la rentrée qui vus depuis trou dans
lequel je suis aujourd'hui me paraissent parfaitement vains, que dois-je
faire de ma vie, de ce qu’il m’en reste ?
J’ai tenté de lire, espérant
que cela me conduirait au rendormissement. Ça n’a pas
marché. En plus Leiris n’est pas gai ou plutôt
ses névroses ont trop à voir avec les miennes pour que
sa lecture n’appuie pas là où ça fait mal...
J’ai résisté à l’idée
de me mettre à écrire. Je ne voulais pas pour éviter
de me complaire une fois de plus, pour ne pas rajouter une entrée
déprimante de plus. J’ai eu tort je pense. Écrire
constitue un défouloir, à tout prendre c’est plus
satisfaisant que les pensées virevoltantes, j’y éprouve
au moins le sentiment d’être engagé dans une activité
dans laquelle je maîtrise un peu quelquechose, ne serait-ce
que le choix de mes mots, que le mouvement de ma main pour les tracer
sur le papier ou pour taper les caractères.
Je ne me suis pas rendormi. Le jour s’est
levé. Je suis même déjà sorti pour aller
chercher à la boulangerie pain et croissants frais. L’envie
de dormir pèse maintenant lourdement sur mes paupières
mais je ne me recoucherai pas. J’écris ces quelques mots
quand même, comme un exorcisme, pour essayer de clore les pensées
de la nuit, pour aborder le moins mal possible cette journée
qui commence...
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30/07/04 : «
La Règle du jeu » :
Voilà une page qui aura peut-être un
peu plus d’intérêt que les précédentes
: noter ce qui me vient à la lecture de Leiris, le plaisir
que j’y ai pris, les citations que j’y ai glanées
et qui certes pourront avoir sens pour moi à les relire plus
tard, à pouvoir les retrouver, avoir sens pour d’autres
en leur faisant découvrir ou redécouvrir.
Car oui, finalement, je suis bien rentré
dans « La règle du jeu ». Sans doute est-ce aussi
parce que je trouve dans Leiris quelqu'un qui fait écho en
moi, écho particulièrement avec mon état d’esprit
présent.
Je n’ai pas procédé à
une lecture « à la suite » refroidi au départ
par l’ampleur du pavé et par mes premiers impressions
d’abord pas très positives, mais à des plongées
un peu au hasard, dix pages par-ci, dix pages par-là, élargissant
peu à peu la taille des plages lues, à mesure que mon
intérêt progressait. Puis à partir de «
Vois, déjà l’ange » seconde partie de «
Fourbis » j’ai adopté une lecture en continuité
et je ne suis pas loin d’achever « Fibrilles ».
Peut-être ensuite reprendrais-je le début.
La phrase de Leiris est complexe, souvent tortueuse,
elle peut faire passer à l’occasion d’un souvenir
ressurgi à partir d’un mot à un tout autre sujet
que celui par lequel elle avait commencé. Elle fait un peu
penser à celle de Proust par cette façon de se déployer
en suivant au plus près les mouvements de la conscience suscités
parfois par une simple assonance ou par la couleur d’un mot.
Mais elle n’a pas la même fluidité, il m’est
arrivé de devoir relire pour être sûr de comprendre
ce qui rend la lecture assez fastidieuse. Leiris a la volonté
d’aller au fond des souvenirs, il tente de tirer d’aux
tout ce qu’ils peuvent avoir à dire, il les prend et
les reprend sous toutes leurs coutures, un souvenir minuscule peut
se déployer sur des pages et des pages, revenir ensuite, éclairé
différemment, ainsi se constitue une espèce d’archéologie
du moi, assez passionnante en même temps qu’elle parait
parfois répétitive et ennuyeuse incitant au survol.
Voici quelques thèmes et quelques phrases
qui m’ont plus particulièrement retenus. Je donne la
page où elles figurent (Pléiade) pour pouvoir retrouver
le contexte toujours beaucoup plus riche dans lequel elle sont exprimées
:
La place centrale du langage : le « cogito
» de Leiris, survenu dans la lignée de l’expérience
originelle racontée au début du premier volume («
reusement ») c’est « la compréhension qu’on
ne parle pas tout seul », c’est « la fusion du poétique
et du social » (p 607)
L’intérêt du projet autobiographique
sophistiqué dans lequel il s’est engagé : «
vouloir procéder pour l’usage de quelques autres tout
autant que pour le sien, à une mise en lumière aussi
poussée que possible à partir de l’échantillon
humain qu’il est » (prière d’insérer
de « Frêle bruit » )(p 1288)
Mais aussi les difficultés et les doutes
sur la validité de ce projet :
Par exemple écrire un rêve est-ce possible
: « Passant à propos du jardin rêvé par
une série de certitudes et de doutes alternés, je l’ai
vu ou non plutôt je m’en suis souvenu ; souvenir, mais
non, en écrivant mon rêve je l’ai innocemment inventé
; même inventé il était fait de vestiges vrais
de mon passé ; ainsi pétri de vérité c’est
comme si j’avais vu ou m’étais souvenu »
(p 572)
« La formulation que pour ne plus être étranger
j’impose à ce qui se passe en moi « (p 499)
« Je crois volontiers que mon incapacité à aller
plus loin tient au fait que je touche avec ce thème à
quelque chose de si fondamental en moi que cela est proprement indicible.
Approcherai-je un peu plus la vérité ou étendrai-je
simplement sur ce qui ne peut être dit un voile trompeur de
bavardage si j’évoque ce que m’ont apporté
de tendre autant que de déchirant d’autres jardins auxquels
j’ai rêvé ? » (p 575)
« Ce livre, tissé de ma vie et devenu ma vie même,
point tellement parce qu’il en contient le récit et que
j’use à la fabriquer le meilleur de mon temps, mais parce
qu’il est à la fois le ce dont je me souviens et le souvenir
que je veux laisser, un substitut de ma force défunte sans
avoir jamais vraiment existé et le tombeau que je me bâtis
» (p 728)
Les limites de l’autobiographie liées
au respect des tiers : « Contraint de me censurer je ne puis
que survoler cet épisode au lieu d’entrer dans le vif,
ainsi que j’en aurai licence si j’avais choisi de m’exprimer
sous le voile du roman » (p 693)
Les dimanches déprimants : « le dimanche
… est un jour aisément sinistre… journée
vide… journée creuse… elle évoque, plutôt
que la figure pieuse du Créateur qui se repose sur ses lauriers
comme on se retire fortune faite, une image en réduction de
la mort et du néant (p 172)
Les affres du vieillissement : parmi tout une série
de signes excellemment décrits je note ceux-ci « ne plus
être saisi que rarement et presque toujours sans la belle spontanéité
de la jeunesse, par l’enthousiasme priapique (elle est délicieuse
cette expression : « l’enthousiasme priapique »
!) ; … s’enfermer dans un narcissisme qui n’est
plus de surface (celui de qui agit comme devant un miroir) mais celui
de Narcisse noyé dans sa profondeur viscérale…
n’ayant plus guère d’yeux pour le dehors ; …
hormis le hasard de quelques échappées, s’emmurer,
s’embourber, ne même plus pouvoir s’expliquer »
(p 515 et 516)
Mais ce sont surtout les pages où Leiris
s’attache à décrire ses difficultés à
vivre qui m’ont particulièrement accrochées. J’ai
été particulièrement impressionné par
les pages où il fait le point après sa tentative de
suicide (ce « coup de dés » très risqué
plutôt qu’il a choisi de tirer et qui a été
très près de lui être fatal) sur les raisons qui
l’ont conduit à ce geste : malgré toutes les différences
(je ne me suis jamais posé la question du suicide, je n’ai
pas la reconnaissance sociale à laquelle il avait atteint,
je n’ai pas connu de récente « bonne fortune passionnelle
» affectivement déstabilisante) je suis stupéfait
et presque effrayé de voir à quel point je me reconnais
dans certaines des névroses de Leiris. Alors je cite largement
des phrases que pour certaines j’aurais pu écrire :
« Je suis plutôt que l’homme de
la passion, celui de la nostalgie : laisser lointaines les choses
pour en conserver le désir ou en avoir le regret ; à
cause de cette faiblesse qui fait que je n’ose pas prendre,
avoir seulement envie et (sans danger) ménager cette envie
; manquer à ce point de courage qu’on voit l’amour
comme un état intérieur dans lequel s’installer
et non comme une aventure, un drame, un acte ; … vous mettez
une croix sur chaque chose et vous n’en faites rien me disait
une amie dans un rêve que j’ai fait il y a beaucoup d’années
» (p 474)
« Besoin que j’ai de me soustraire/ prendre mes distances,
je n’existe qu’à distance/ voyager pour être
vu voyageant » (fichier de la Règle du jeu p 1207 donnant
les considérations sur le voyage et l’Enfant prodigue
des pages 593 et 594, fuir sans fuir tout à fait, rompre sans
rompre)
« Certains critiques parlaient de mon masochisme quand je ne
rêve que plénitude vitale et, s’ils voulaient bien
voir dans mon trouble un cas intéressant, c’était
celui du malade amoureux de sa maladie » (p 602)
Une rencontre qui « soit l’un de ces prurits violents
qui prennent les hommes sur le retour, particulièrement ceux
qui comme moi n’ayant pas assez vécu et ayant toujours
terriblement douté d’eux-mêmes, s’acharnent
à faire leur preuve pendant qu’il est encore temps. »
(p 605)
« Douleur sans crocs ni griffes que je puis définir comme
une objectivité parfaitement nue et sèche devant un
paysage qu’en d’autres temps j’aurais pu admirer
» (p 609)
« Toutefois il m’apparaît que malgré l’irrécusable
happy end (de la tentative de suicide) il y a quelquechose de détruit
et que je ne puis espérer voir se reconstituer : cette vieillesse
qui me faisait si peur a fini par s’installer et la crise aussi
vite apaisée qu’elle m’avait âprement saisie
aura été le combat d’arrière garde ou le
baroud d’honneur que je lui ai livré » (p 700)
« Un fond de tristesse qui date de ma prime jeunesse et représente
le socle ancien sur quoi tout ce que je fais s’édifie
? Tristesse inconditionnée…sorte de chagrin originel…
» (p 716)
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31/07/04 : Meilleurs
auspices :
Ces derniers jours ont été meilleurs
et de façon plus continue. Comme si ma très mauvaise
nuit insomniaque avait été une sorte de fond du trou
dont je ne pouvais que remonter. Ce jour là nous sommes partis
toute la journée pour une grande randonnée à
vélo, je me suis senti bien malgré ma grande fatigue,
j’ai l’impression que je me suis purgé dans l’effort
physique de beaucoup des malaises accumulés. Hier par temps
superbe nous avons fait également une longue promenade, à
pied cette fois, puis, le soir, j’ai pris plaisir à ma
recension de « La règle du jeu ». Taupin et Taupine
ont eu confirmation pour tous deux de leur intégration à
l’Ecole Centrale et leur contentement partagé faisait
plaisir à voir. Et puis l’autre nuit Constance et moi
nous sommes retrouvés avec une intensité que nous n’avions
pas connue depuis longtemps, nos étreintes non seulement sont
rares mais elles sont tièdes le plus souvent, alors de se sentir
ainsi secoué, bouleversé, de terminer l’un et
l’autre pantelant et le cœur battant c’était
comme une bénédiction, surgie je ne sais d’où,
je ne sais pourquoi…
Je dors mieux, les malaises physiques se sont éloignés,
le temps ce matin est magnifique encore, nous allons descendre à
la plage en fin de matinée pour profiter du soleil et de la
mer, je me sens plus apte à me laisser aller à profiter
du moment qui vient, simplement…
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